Claire Bélisle – Du papier à l’écran : la lecture se transforme 2

Claire Bélisle - Congrès des Milieux Documentaires 2012 - Du papier à l'écran

Claire Bélisle nous présente la manière dont la lecture est assujettie aux évolutions technologiques. Du papier à l’écran, les technologies affectent profondément les pratiques liées à cette activité.

Madame Claire Bélisle est docteur en psychologie et consultante en ingénierie, elle est spécialiste des environnements numériques et a réalisé plusieurs ouvrages au sujet de la lecture. Celle-ci a profité du Congrès des Milieux Documentaires 2012 pour nous présenter sa vision éclairée concernant les évolutions affectant cette dernière.

“Nous n’avons jamais autant lu” avance tout d’abord Madame Claire Bélisle, “d’abord grâce à l’éducation qui s’est élargie et améliorée, ensuite car la production de livres papier et numériques ne cesse de s’accroître  En France, les ventes de livre correspondent encore à environ 50 % de celles de biens culturels, cet objet reste ainsi central: savoir lire est plus que jamais une nécessité”.

La lecture reste primordiale

La lecture se place assurément au cœur de nos sociétés, et pourtant: “Ce qui est le plus intéressant est l’éruption de la technologie dans la lecture. Ces bouleversements ne sont pas des phénomènes nouveaux, des évolutions similaires à ceux vécus à ce jour ont été rencontrés durant la renaissance, par exemple, avec l’introduction de l’imprimerie.  Les historiens ont montré que les sociétés portent en elles des changements qui semblent apparaître, à première vue, brutalement. Comme avec l’apparition de l’imprimerie, nous sommes aujourd’hui confrontés à un afflux technologique incroyable.”

Au cœur de ces innovations se trouve le numérique, Madame Bélisle le souligne: “En faisant de l’écran l’intermédiaire entre le lecteur et le contenu et en donnant aux usagers les moyens de modifier, partager et contribuer aux textes, lire se transforme : c’est un fait que chacun peut constater”.

Le livre papier: le cadre de référence

Bien que l’écran apparaisse comme un support de lecture dont l’importance ne cesse de croître, le papier reste au cœur des considérations sociétales. “La lecture sur papier a longtemps été considérée comme la source première d’acculturation. Ce sont ces interprétations de la lecture qui sont remises en cause aujourd’hui, la place du livre papier est désormais confrontée à la montée des médias multimédia, notamment”.

“Sur ce, la lecture va-t-elle disparaitre ?” s’interroge Claire Bélisle. De profondes mutations ont été initiées par l’ère numérique, une “réorganisation des milieux professionnels” et l’instauration de “nouveaux équilibres de pouvoir” ont notamment été enclenchés “à tous les niveaux de nos sociétés”. De “nouvelles valeurs” sociétales se sont aussi imposées: Internet a notamment fait prévaloir le partage et l’ouverture. Le contenu se doit désormais d’être dynamique et instantané”.

Comme l’a souligné un peu plus tôt Claire Bélisle, lire est une activité occupant une place grandissante. Celle-ci est toutefois confrontée à de complexes tensions et mutations : “La lecture ne disparaît pas, elle se diversifie. Le problème est que nous nous référons à la lecture sur support papier. Nous dévaluons au final celle numérique, peu d’individus lui attribue une valeur culturelle”. “Lire” ne renvoie en effet plus simplement au support papier, la nature de cette activité a été profondément modifiée et élargie: il s’agit ainsi de redéfinir ce que cette action implique. Claire Bélisle le rappelle ainsi “les types de contenus et de lecture en ligne n’ont pas acquis la légitimité dont les livres papiers jouissent. Parfois, ceux-ci sont même jugés nocifs d’un point de vue culturel”.

Du physique au virtuel, entre similitudes et innovations d’usage

Malgré tous ces bouleversements, des usages, reliés au livre papier, survivent et ce malgré la transition technologique que nous observons actuellement. “L’apprentissage de la lecture reste indispensable, ça n’est pas une activité naturelle” rappelle Claire Bélisle. “Lors de notre acculturation, une partie de notre cerveau devient spécialiste dans le décryptage des lettres et des mots. Ce processus peut s’initier grâce à la capacité de notre cerveau à s’adapter : ce dernier peut appréhender de nouvelles activités et situations” rappelle la psychologue. “Aussi, la lecture reste instrumentée avec des outils cognitifs : lire c’est maîtriser la grammaire, une langue, etc. C’est donc un processus multi-niveaux qui mobilise une multitude de connaissances et savoirs”. Ces fondements, qui sont propres à ceux d’une activité intellectuelle complexe, ne varient pas d’un support à un autre.

Le numérique a toutefois profondément modifié la manière avec laquelle les individus lisent. Claire Bélisle a souhaité rappeler qu’au cour de l’histoire “ce qu’est lire” a connu différentes phases, les évolutions que nous observons depuis quelques décennies sont ainsi l’expression d’une nouvelle “ère de la lecture”. “Tout d’abord, le support n’est plus le même. Dès les années 1990, les premières liseuses numériques ont été développées et proposées au grand public. C’est toutefois durant les années 2000 que les e-readers les plus aboutis ont été créés” constate celle-ci. “Avec la tablette, un nouveau rapport à l’objet électronique est né: un attrait esthétique est apparu” rajoute t-elle.

Les mutations constatées ici ne s’arrêtent cependant pas là: “Avec le numérique, l’écrit est aussi modifié : il est enrichi et il devient « cherchable ». Il est possible d’interagir avec les mots et les contenus. Des liens peuvent être activés et d’autres outils deviennent disponibles. Le texte numérique est aussi partage via les réseaux sociaux mais aussi grâce à d’autres modes de communication”.

Une forme de lecture en recherche de légitimité

Cette activité n’en est pas à sa première mutation, ” la lecture à haute voix, en groupe, à été remplacée par celle silencieuse, solitaire. Puis, la lecture de « méditation » a été supplantée par celle de « réflexion ». Cette dernière vise à comprendre et à se distancier du texte. Au XVIIIe siècle, ainsi qu’au XIXe, une nouvelle lecture extensible est apparue, avant que celle « littéraire », la forme contemporaine de cette action, soit née. À chaque étape, les nouveaux genres de lecture apparaissant sont perçus comme des perversions de la « vraie lecture ». Celle adaptée à l’écran, qui consiste en du balayage et qui fait appel aux sens, subit le même sort” analyse Madame Bélisle. Celle-ci ajoutant qu’”il s’agit des « représentations de la lecture »”.

La “lecture numérique” cherche ainsi sa place et souffre d’un cruel manque de légitimité. Le phénomène est renforcé par le fait qu’avec le numérique “certaines informations importantes (les nom de l’auteur et l’éditeur, par exemple), que le livre papier mettaient auparavant en avant, ont quasiment disparu. Il sera de ce fait nécessaire d’inventer de nouveaux moyens afin de les intégrer au sein des oeuvre numériques”. Cette préoccupation soulève d’autres questions:  “les « autorités », que sont les maisons d’édition et les auteurs, notamment, vont-elles conserver leur rôle ?” s’interroge Claire Bélisle. “Durant la renaissance, la contestation de l’autorité de l’église et des royaumes grondait à travers le livre, on constate aujourd’hui un phénomène comparable avec le numérique” ajout t’elle. Cette nouvelle forme de lecture manque de légitimité aussi parce qu’avec celle-ci “la date de parution et la mise à jour du contenu priment sur la validité”, ce qui pose de graves problèmes, dans le milieu universitaire, notamment. En effet, nombreux sont ceux qui jugent le numérique comme responsable de pillage et de plagiat. Claire Bélisle rappelle pourtant que “les milieux artistiques, entre autres, se sont toujours inspirés des créations qui ont précédé leurs travaux. La question du « pillage » reste ouverte”.

“De nouveaux repères restent à construire”

Afin que cette nouvelle forme de lecture puisse être évaluée à sa juste valeur, il est indispensable que celle-ci soit appréhendée correctement. Par exemple, “le “multitask” est désormais courant, c’est une question importante, nous cherchons à évaluer son impact sur la lecture” précise par exemple docteur Bélisle. Une question importante reste à étudier: la lecture numérique peut-elle procurer un plaisir similaire à celui inhérent à la lecture “classique”?

En réponse à cette interrogation, Claire Bélisle avance que “le plaisir n’est pas un acquis, il s’apprend. Celui-ci est souvent lié à de l’envie et se réfère à une expérience passée similaire. Sans apprentissage, le plaisir ne peut être”. Celle-ci conclue de ce fait que “de nouvelles pratiques sont à inventer et ce en ne se limitant pas au clonage de la lecture physique sur l’écran. La lecture interactive est un sujet très important qu’il faut explorer et analyser. Aussi, la lecture « complexe » doit être repensée  avec de nouveaux outils : nous réorganisons ainsi le savoir”.

2 thoughts on “Claire Bélisle – Du papier à l’écran : la lecture se transforme

  1. Pingback: Anonymous

  2. Pingback: Du papier à l’écran : la lecture se transforme | Claire Bélisle | gpmt | Scoop.it

Donnez-nous votre avis