Interview de Patrick Bazin – Partie I : la “Bibliothèque troisième lieu” et l’importance des contenus

Patrick Bazin, directeur de la Bibliothèque publique d'information (BPI)

En marge du Congrès des Milieux Documentaires 2012 et de sa conférence “La bibliothèque au 21ème siècle – savoir et technologies”, Patrick Bazin, directeur de la Bibliothèque publique d’information (BPI) (Paris, France), nous a accordé une interview afin d’aborder divers aspects caractérisant les mutations qui affectent à ce jour les bibliothèques.

Dans le contexte actuel, comment les souhaits des usagers affectent-ils les bibliothèques publiques?

Je ne suis pas certain qu’il faille, à l’heure qu’il est, se baser sur les attentes des utilisateurs pour faire évoluer les bibliothèques publiques. Et ceci parce que ces souhaits s’avèrent relativement basiques, ils ne vont pas forcément dans le sens d’une évolution novatrice de ce type d’établissement. À la Bibliothèque publique d’information (BPI), je constate, par exemple, de par la constitution du public qui fréquente celle-ci, de plus en plus constitué d’étudiants et de lycéens, qu’une attente grandissante se manifeste à l’égard des espaces de travail personnels. Il peut ainsi y avoir un décalage entre ce que le public souhaite et ce que les bibliothécaires et décideurs visent. De plus, et il s’agit d’un paradoxe, alors que l’accès à l’information et à de nombreuses ressources s’est démocratisé, les bibliothèques n’apparaissent plus comme des fournisseurs de contenus: le prêt de livres physiques reste ce qui attire le plus d’usagers.

Face à cette conjoncture, je pense qu’il est à la fois indispensable de veiller à répondre aux attentes du public en matière de qualité d’espaces et d’accueil et, en même temps, de construire une offre innovante qui n’est pas forcément demandée par le public mais pouvant, au bout du compte, répondre à ses besoins. Selon moi, les bibliothèques traversent au final une phase les amenant à imaginer une offre nouvelle. Ce processus renvoie principalement au concept de « la bibliothèque troisième lieu », qui se base sur des services tournés vers les nouvelles technologies et le numérique et des espaces polyvalents et diversifiés.

Quelle est votre opinion à l’égard de cette « bibliothèque troisième lieu »?

Selon moi, c’est un concept très intéressant et ce même s’il ne faut pas réduire l’avenir des bibliothèques à celui-ci. Il revêt un grand intérêt puisqu’il part de l’idée que les processus cognitifs, les connaissances, l’accès au savoir et les interactions, ne sont pas uniquement intellectuels, mentaux et individuels, tels que peut l’être classiquement la lecture d’un livre, mais qu’ils consistent aussi en des processus physiques, liés à des comportements, à des environnements et à des modes relationnels.

« La bibliothèque troisième lieu » est un cadre qui met à disposition du public différentes configurations allant de salons de lecture équipés de fauteuils agréables et aux espaces et activités diversifiés jusqu’à des aires de travail silencieuses. Ce concept repose ainsi sur un éventail de dispositifs n’étant pas uniquement lié aux nouvelles technologies. Par ailleurs, si nous souhaitons que les bibliothèques publiques soient en mesure d’accueillir l’ensemble des populations, qu’elles soient au service de tous, y compris les “seniors” et les personnes à mobilité réduite, il est nécessaire de concevoir des environnements étant adaptés à la globalité des besoins pouvant leur être adressés (en termes d’horaires et d’espaces). La BPI est, par exemple, peu apte à répondre aux attentes des familles et de leurs enfants. « La bibliothèque troisième lieu » vise donc à faire face à cette problématique dans son ensemble.

Cependant, je ne pense pas qu’il faille s’arrêter à cette conception de la bibliothèque: il existe une nécessité d’aider les usagers à accéder à des contenus et à les accompagner dans ces pratiques. De ce fait, une double problématique se présente à nous : il convient de mettre à disposition du public des ressources parfois difficiles d’accès ou à utiliser, par exemple, mais aussi d’éduquer les usagers à l’utilisation de ce qu’on peut appeler « la nouvelle ingénierie de la connaissance ». Un nombre croissant d’outils, n’étant individuellement pas forcément complexes d’usage, requièrent, dans leur utilisation globale, l’intériorisation d’une certaine culture.

Il est ainsi nécessaire que les bibliothèques profitent du besoin qu’éprouvent les usagers à accéder à des informations et à des contenus pour, en même temps, éduquer et former ceux-ci à l’utilisation d’outils globaux.

Au sein de ces processus, quel rôle jouent les bibliothécaires?

La « bibliothèque troisième lieu » ainsi que l’ensemble des évolutions décrites ici vont amener les bibliothécaires à devenir des sortes de « coachs du savoir » : des professionnels qui ne se limitent pas à l’acquisition de contenus et à leur mise à disposition passive auprès du public mais qui accompagnent celui-ci dans ses recherches et dans son appropriation des ressources en question. Ceux-ci auront ainsi pour objectif d’aider les usagers à intérioriser cette « culture de l’ingénierie de la connaissance ».

En effet, selon moi, les bibliothécaires font et feront de plus en plus partie des corporations ayant pour mission d’accompagner la population au quotidien.

Quelles dispositions doivent adopter les bibliothèques afin de faire face à l’ensemble de ces mutations?

Les bibliothèques ont d’abord et avant tout besoin d’aménager des espaces adaptés à la diversité des publics, depuis les seniors jusqu’aux enfants, en passant par les actifs, les familles, etc. Il faut en même temps que ces établissements soient ouverts sur le monde, et donc sur le numérique et Internet, et qu’ils se donnent pour mission non pas de rassembler (comme ils le faisaient auparavant) sous leur emprise tous les contenus à disposition, mais de rendre accessibles toutes sortes de ressources internes et externes et d’accompagner les usagers dans l’utilisation de ces dernières. Il ne s’agit, par ailleurs, pas uniquement d’apprentissage dans son sens le plus pur mais aussi et surtout d’intériorisation des pratiques.

Depuis sa création en 1977, la BPI a d’ailleurs montré le chemin en créant un laboratoire d’auto-formation dédié à l’apprentissage de 220 langues, une initiative qui, à l’époque, avait été décriée. Depuis, cette offre s’est élargie, elle est devenue numérique et s’est ouverte à de nombreux contenus éducationnels.

 

La suite de cette entrevue est à consulter ici: Interview de Patrick Bazin – Partie II : des bibliothèques modèles aux cas français et québécois

 

Retrouvez également les compte-rendus de la conférence “La bibliothèque au 21ème siècle – savoir et technologies”, conduite par Patrick Bazin durant le Congrès des Milieux Documentaires 2012, au sein des articles suivant:

Patrick Bazin – La bibliothèque au XXIème siècle : Des changements profonds

Patrick Bazin – La bibliothèque au XXIème siècle : Les contenus au centre du débat

Patrick Bazin – La bibliothèque au XXIème siècle : Le numérique au centre des préoccupations

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